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Recension du livre :

« Le capitalisme est-il moral ? » de André Comte-Sponville

lundi 1er décembre 2008, par Jean-Louis Théron


Comme le rappelle l’auteur en introduction, la question du titre de cet ouvrage ne peut être évitée, dans la mesure où nous faisons « partie du système », quel que soit notre métier, notre niveau de richesse, etc.

Contrairement à ce qu’on croyait aux alentours de mai 1968, la politique ne peut tenir lieu de morale, mais l’humanitaire qui l’a remplacée comme idéal chez les jeunes ne peut pas tenir lieu de politique étrangère, pas plus que l’antiracisme ne peut tenir lieu de politique de l’immigration.

Le problème se pose d’autant plus depuis l’effondrement du bloc soviétique, qui a signé le triomphe du capitalisme. Le monde libre ne peut plus se définir simplement en opposition au système communiste.

L’éthique d’entreprise est à la mode… mais elle est pratiquée parce qu’elle rapporte : est-ce donc une éthique au sens altruiste et désintéressé du mot ?

Comte-Sponville distingue plusieurs ordres au sein du monde, l’existence et la distinction de ces ordres permettant de fixer les limites nécessaires à la vie en société :

  • L’ordre techno-scientifique (ou « économico-techno-scientifique ») : C’est celui défini par les sciences, et il ne peut pas répondre à des questions d’ordre moral, telles que « quelles limites pour la biologie ? pour les manipulations génétiques ? ». Les sciences définissent ce qui est techniquement possible (ou impossible), mais c’est tout. De même, l’économie est une science, mais elle ne peut pas répondre à une question telle que « le cours du cacao est-il décent ? », parce que ce sont seulement les lois du marché qui expliquent le cours du cacao, pas des considérations morales. Dans l’ordre économico-techno-scientifique, rien n’est jamais moral, ni immoral d’ailleurs : cet ordre est amoral. Il obéit aux lois de l’intérêt. Des facteurs psychologiques peuvent intervenir dans l’économie, tels que la confiance, mais ils s’appliquent de manière globale, et non comme entre des individus. « Ce n’est pas la morale qui détermine les prix, c’est la loi de l’offre et de la demande. Ce n’est pas la vertu qui crée de la valeur, c’est le travail. Ce n’est pas le devoir qui régit l’économie, c’est le marché ».
  • L’ordre juridico-politique : c’est la loi, l’État. Le législateur peut par exemple interdire certaines manipulations génétiques, en définissant ce qui est légal (ou illégal). Mais la loi ne définit que des limites, et on peut tout à fait être ce que l’auteur appelle « un salaud légaliste », sans aucun égard pour les autres. L’ordre juridico-politique ne suffit donc pas.
  • L’ordre de la morale : Ce qui limite le deuxième ordre, pour éviter que la démocratie soit sans limites (ce qui serait la dictature du peuple), ce sont les exigences morales. Elles s’ajoutent à la loi du point de vue des individus : « la conscience d’un honnête homme est plus exigeante que le législateur ; l’individu a plus de devoirs que le citoyen ». De même « le peuple a moins de droits (du fait de la morale) que le droit même ne lui en accorde ». À la différence des deux premiers ordres, la morale n’a pas à être limitée, mais elle doit être complétée.
  • L’ordre de l’éthique : [Comte-Sponville distingue volontairement ce synonyme de « morale » pour lui donner un sens précis] Si la morale c’est ce qu’on fait par devoir, l’éthique c’est ce qu’on fait par amour.
  • Un croyant peut ajouter l’ordre surnaturel, l’ordre divin, mais Comte-Sponville s’y refuse, et affirme clairement son athéisme.

Le philosophe tire de cet « ordonnancement » des conclusions pratiques intéressantes, notamment en interprétant l’histoire à la lumière des différentes « confusions des ordres ».

L’erreur de Marx a été de vouloir associer les deux premiers ordres. Les systèmes marxistes sont ainsi devenus totalitaires en voulant forcer à la vertu un marché qui ne peut obéir qu’à ses propres lois.

Lorsqu’un ordre donné se soumet à un ordre inférieur, c’est ce qu’on peut appeler la « barbarie » : soumettre le politique ou le droit à l’économie ou aux techniques, c’est aller vers une tyrannie du marché ou une tyrannie des experts. Soumettre la morale à la politique ou au droit, c’est la barbarie du militant ou du juge. La soumettre à la démocratie, ce serait une barbarie démocratique. Soumettre l’amour à la morale, c’est la dictature de la vertu, Saint-Just ou Khomeyni. Il pourrait même, pour les croyants, y avoir une barbarie éthique : soumettre Dieu à l’amour des hommes, la transcendance à l’immanence…

L’autre tentation, c’est l’angélisme : vouloir annuler le plus bas au nom du plus haut. Angélisme politique ou juridique : prétendre annuler les contraintes économiques, techniques, scientifiques au nom de la politique ou du droit. Angélisme moral : vouloir résoudre la misère par les Restos du cœur, les problèmes d’immigration par l’action humanitaire. Angélisme éthique : l’idéologie « peace and love » des baba cool des années 70. Angélisme religieux : la croisade, la charia. Mais aussi Lénine, Trotsky, Staline.

Chacun de nous est dans les quatre ordres à la fois.
Parfois, les exigences des ordres convergent, et tout va bien.
Si elles divergent, il faut faire des choix : responsabilité.
Et la responsabilité caractérise une personne et non un groupe, ce qui fait dire à Comte-Sponville que l’éthique d’entreprise n’a pas de sens. Un patron peut être « sympa » ou non, les lois qui s’appliquent à son entreprise restent les lois du marché. Il NE PEUT PAS y avoir de morale de l’entreprise, même s’il DOIT y avoir de la morale dans l’entreprise. L’entreprise qui prétend respecter ses clients, et les servir au-dessus de tout, sert d’abord ses actionnaires.

La solidarité qui fonde les systèmes de protection sociale est intéressée ; elle se distingue de la générosité, qui s’applique à un individu désintéressé.
Plus des individus sont nombreux dans un groupe humain (entreprise par exemple), plus agit la « pesanteur » qui les fait aller vers le bas au sens de la hiérarchie des ordres.

Un individu peut agir à l’encontre de cette pesanteur, mais il reste limité dans son action : un patron qui crée des emplois crée surtout de la richesse pour ses actionnaires, puis ses clients et enfin ses employés : si son entreprise n’est pas rentable, les emplois disparaitront.

En tant que chrétien, que retenir de cette hiérarchie des ordres ? La vision biblique du monde oppose :

  • L’ordre naturel, celui du monde, gouverné par celui qui est désigné comme étant son prince, et qui est l’adversaire de Dieu (Lettre de Paul aux Ephésiens, chapitre 2, verset 2).
  • L’ordre surnaturel (qu’on pourrait appeler aussi ordre spirituel), celui du Royaume de Dieu, dont la manifestation actuelle se « limite » aux individus, mais qui prendra ultérieurement, à la fin de l’Histoire, une dimension collective et universelle.

Un chrétien est un individu qui appartient d’une certaine manière à ces deux ordres. Il agit parfois selon les lois des ordres « inférieurs » auxquels il est soumis, mais exerce aussi sa liberté / responsabilité pour obéir aux ordres « supérieurs », et notamment du fait de son appartenance à l’ordre surnaturel.

Que nous l’acceptions ou non, chacun de nous est influencé par l’éducation qu’il a reçue, le monde dans lequel il a grandi, les valeurs de ceux qui l’ont entouré. Ainsi, en France, nous avons une idée parfois un peu « romantique » de l’entreprise, attendant qu’elle soit pour nous comme une mère nourricière. Il est vrai que les autres grandes institutions (Églises, États…) ont moins d’influence structurante que par le passé, mais l’entreprise n’est qu’un lieu de « production de richesse ». On pourrait dire la même chose de l’État, même si c’est évidemment son rôle d’aider les plus démunis. Les chrétiens des autres pays ne partagent pas nécessairement cette vision, parce qu’elle est plus culturelle que spirituelle à la base.

Ce que Comte-Sponville nous dit en substance peut se résumer ainsi : n’attendons pas trop des systèmes, c’est l’individu qui fait la différence.

Pour un chrétien, la distinction des ordres, c’est, selon les paroles célèbres de Jésus-Christ « rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Évangile selon Matthieu, chapitre 22, verset 21).

Et puis, dans un monde de plus en plus collectif et global, réaffirmer la primauté de l’individu, n’est-ce pas un formidable rappel de la nécessité d’être plus que jamais :

  • un témoin « brillant comme un flambeau dans le monde » (lettre de Paul aux Philippiens, chapitre 2, versets 15 et 16),
  • appelé par Jésus-Christ à être « la lumière du monde » (Évangile selon Matthieu, chapitre 5, verset 13)
  • et « le sel de la terre » (idem verset 14) ?

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