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L’euthanasie

Réfexions d’un médecin chrétien

mercredi 22 octobre 2003, par Jean Igor Wolga


Les medias ont beaucoup mis l’accent récemment sur deux cas spectaculaires mais rares et marginaux d’euthanasie, alors qu’ils ne parlent jamais (sauf exception) de la situation de la majorité des personnes atteintes de maladies incurables ou gravement handicapées, et qui arrivent parfois à trouver encore de la joie de vivre.

1°) Le cas de Vincent Humbert : le témoignage de ses médecins et soignants paru dans le « Quotidien du Médecin » du 7 octobre 2003, dont vous trouverez de larges extraits ci-dessous, montre que les médias et la presse grand public ont déformé la réalité : loin d’être une victoire sur les partisans de l’acharnement thérapeutique, la mort de Vincent Humbert est ressentie par ses soignants comme un échec par rapport à un projet de vie auxquels ils avaient essayé de le faire adhérer, et qu’il n’avait jamais accepté, contrairement à de nombreuses autres personnes handicapées qui acceptent de continuer à vivre avec leur handicap. Le cas de Vincent Humbert montre qu’il y avait en lui un esprit de mort qui l’a emporté.

2°) Le cas de Christine Malèvre, l’infirmière qui sous couvert d’euthanasie a assassiné des personnes qui ne demandaient pas vraiment à mourir (en tous cas il n’existe aucune preuve d’une telle demande), et dont la peine vient d’être aggravée en appel. Cette infirmière représente certaines familles et certaines sociétés qui projettent sur le patient leur propre refus du handicap et de la maladie, qui vont jusqu’à justifier ce refus en prétendant soulager un handicapé ou un patient qui n’a pas demandé à mourir, et qui s’octroient un droit de vie et de mort sur eux, en décidant seuls qui mérite de vivre et qui mérite de mourir.

Ces deux cas sont du domaine de l’euthanasie active, l’une demandée par un malade qui refuse de continuer à vivre (ce qui arrive très rarement), et l’autre décidée par une personne dont le rôle était de soigner et d’aider à vivre.

Je peux dire personnellement que de toute ma carrière de médecin, en 30 ans, je n’ai jamais eu une seule demande d’euthanasie active. Beaucoup de gens en parlent quand ils sont encore en bonne santé ou peu malades, mais devant la mort ou un grave handicap, la très grande majorité s’accroche à la vie.

Quant à l’euthanasie passive, tous les médecins y ont été un jour ou l’autre confrontés, et cela n’a rien à voir avec l’euthanasie active. L’euthanasie passive consiste à arrêter les soins quand ceux-ci deviennent inutiles et à la limite augmentent la souffrance du patient, pour laisser évoluer la maladie, en ne maintenant que les soins nécessaires contre la douleur et pour le confort du patient (c’est ce que l’on appelle les soins palliatifs). C’est une situation toujours très inconfortable quand il faut décider d’arrêter les soins curatifs pour éviter l’acharnement thérapeutique.

Il y a une situation d’euthanasie passive encore plus difficile, et qui s’est présentée plusieurs fois à moi en Afrique : le choix entre plusieurs malades ou blessés quand les moyens sont limités, pour s’occuper de celui qui a le plus de chances de s’en sortir. C’est le cas quand il faut débrancher l’unique machine d’assistance respiratoire disponible dans un petit hôpital de brousse pour en faire bénéficier un autre patient qui aurait plus de chances de s’en tirer.

Pour revenir au cas de Vincent Humbert, son handicap très important peut être comparé à celui du journaliste Jean-Dominique Bauby, qui a écrit lui aussi un livre, « Le scaphandre et le papillon », avec le clignement d’une paupière comme seul moyen de communication. Lui avait choisi de vivre et de partager dans son livre sa joie de vivre malgré son handicap, et ses moments de liberté intérieure, quand son esprit papillonnait malgré son corps semblable à un lourd scaphandre.

Quand j’étais étudiant en médecine et que je travaillais à l’hôpital, j’ai été marqué par l’accident qui avait frappé un car qui ramenait tout un groupe de personnes handicapées d’un pèlerinage à Notre-Dame de la Salette : ceux qui n’avaient pas été gravement blessés étaient tous contents de s’en être sortis vivants, et ils avaient manifestement une grande joie de vivre malgré leur handicap et leur traumatisme.
Ces handicapés avaient certainement une vie spirituelle qui les aidait à vivre, car Dieu veut nous donner un esprit de vie et non de mort, selon la parole de Jésus : « Je suis le chemin, la vérité, et la vie. » (Evangile de Jean, chapitre 14, verset 6)
« Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort. » (Evangile de Jean, chapitre 11, verset 25)


Le témoignage des soignants de Vincent Humbert (paru en exclusivité dans le Quotidien du Médecin du 7 octobre 2003)

Titre de l’article : « Mort de Vincent Humbert : ce qui n’a pas été dit »

« Nous nous sommes réunis avec l’ensemble des membres de l’équipe, explique le Dr Pascal Rigaux, le médecin chef de ce service de 38 lits de rééducation, et nous sommes tombés d’accord sur la nécessité de réunir dans quelques jours une cellule psychologique de soutien. Après ce qu’on vient de vivre, le simple dialogue entre nous ne suffit pas. »
« L’équipe est en souffrance », confirme linfirmière-chef, Renée-Anne Guillemotto. Grande, le visage énergique, les yeux brillants, elle estime qu’« il va nous falloir beaucoup de temps pour faire le deuil de Vincent. On est un peu détruit quelque part... Ce matin, deux aides-soignantes ont fait des crises de larme. »
La surveillante évite de regarder les émissions télévisées sur le sujet. On y demande leur avis à n’importe qui, estime-t-elle.
Dans son entourage, elle a « du mal à regarder les gens en face, » par crainte des jugements à l’emporte-pièce : « Les gens ont tous adhéré à la présentation des médias sans bien comprendre nos problèmes et notre travail. Alors on est tous en rébellion contre certaines choses qui sont dites. On se demande jusqu’où ils vont aller... »
Les journalistes sont toujours dans la ville, mais ils assiègent le commissariat où sont auditionnés les médecins et les soignants et le service de réanimation où est mort Vincent Humbert... La direction du centre a décidé d’interdire l’accès à tous les journalistes (« le Quotidien » a bénéficié d’une autorisation exceptionnelle)...
« Deux locked-in syndromes [1] m’ont interrogé ce matin, rapporte le Dr Rigaux ; ils redoutent une loi qui pourrait mener à leur élimination. J’ai tout fait pour les rassurer. Je ne sais pas si j’y suis parvenu. »
A 43 ans, dont douze passés ici, le spécialiste de rééducation fonctionnelle et de médecine physique, visage creusé, yeux bleus brillants de fatigue, assure que des patients comme Vincent, il n’en a jamais connu. « En fait, il n’était pas du tout médullaire [2], c’était plutôt un double hémiplégique après traumatisme crânien. Il présentait un tableau proche d’un locked-in syndrome. On a été dans l’incapacité de faire le bilan complet en raison de l’importance de ses troubles sensoriels, mais il semble que, malgré une certaine intégrité dans ses capacités intellectuelles, il présentait, comme souvent avec les traumas crâniens, une rigidité de pensée qui l’empêchait de changer d’idée... » « En conclusion, rapporte le Dr Rigaux, la majorité des experts s’est prononcée pour la poursuite d’une proposition de projet de vie à Vincent. Une minorité a préconisé que, si, au terme de plusieurs années dans cette voie, il persistait dans sa demande de mort, on envisagerait alors, et alors seulement, d’étudier une modification de la législation pour satisfaire sa demande... »
« Dès son admission dans le service », se souvient le Dr Rigaux, « on avait proposé à Vincent l’aide d’une psychologue clinicienne, mais il ne l’a vue qu’à trois reprises avant de refuser ses visites. »
« Toutes nos tentatives de transformer le projet de mort de Vincent en projet de vie se sont, une à une, heurtées à un mur, constate le chef de service. Il passait toutes ses journées enfermé dans sa chambre, avec la visite, quasiment unique, tous les après-midis de sa mère. Jamais il ne sortait, sauf pour être transporté à la kiné ou à l’ergothérapie. »
« Une fois seulement, se souvient Renée-Anne Guillemotto, en mai dernier, il a fini par me dire oui, à force d’insistance, à la proposition d’aller se promener sur la digue. Je lui expliquais qu’au moins il allait sentir la brise de mer souffler sur son visage. Mais le lendemain, au moment de partir, il avait changé d’avis.  »
Pas de sorties, pas de soulagement psychiatrique ou psychologique, pas de rapport avec les autres patients, aucun projet de vie et une symbiose fusionnelle avec celle qui lui a donné la vie et dont il disait attendre qu’elle lui donne la mort, et qui était présente tous les après-midis à ses côtés : ainsi s’est écoulée l’existence de Vincent Humbert au service A d’héliomarin. Aucun autre lien personnel. Un huis clos.
« Les membres de l’équipe comprenaient la décision de mort sans cesse réitérée par Vincent, résume le Dr Rigaux ; on le lui disait, mais on ajoutait qu’on ne pouvait pas l’aider, car la loi nous l’interdit. Et surtout parce qu’en conscience on ne voulait pas participer à un processus actif de mort. C’était la position unanime du service, médecins et soignants. Moi, je n’ai pas fait médecine et cette spécialité pour en arriver à ça. »

Notes

[1signifie « syndrome de l’enfermement intérieur » : dans ce cas, le patient est complètement paralysé, est incapable de parler, mais son intelligence est conservée, ainsi que la plupart de ses sens (vue, ouïe, etc...) : c’était le cas de Jean-Dominique Bauby, qui a écrit le livre dont le titre veut tout dire : « Le scaphandre et le papillon ».

[2"qui a pour origine (une lésion de) la moelle
épinière" comme par exemple une tétraplégie (paralysie des 4 membres) après chute sur la tête au cours d’un plongeon en eau peu profonde (comme la célèbre Joni) : dans ce cas la lésion siège au niveau de la moelle épinière au niveau du cou.

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2 Messages

  • L’euthanasie 3 juillet 2010 01:01, par Eric Folot

    OUI à l’aide au suicide, mais NON à l’euthanasie !

    Au sujet de la différence entre l’euthanasie et l’aide au suicide, il faut distinguer entre les arguments juridiques, éthiques et religieux. On ne peut pas simplement affirmer sans nuance qu’il n’existe pas de différence entre les deux : dans un cas c’est le patient lui-même qui s’enlève la vie (aide au suicide) alors que dans l’autre c’est le médecin qui la retire. Il faut d’abord préciser sur quel terrain (juridique, éthique ou religieux) on tire notre argumentation. Si l’on se situe sur le terrain de l’éthique, on peut raisonnablement soutenir qu’il n’existe pas de différence. Cependant, si l’on se situe sur le terrain juridique, il existe toute une différence entre l’euthanasie (qualifié de meurtre au premier degré dont la peine minimale est l’emprisonnement à perpétuité) et l’aide au suicide (qui ne constitue pas un meurtre, ni un homicide et dont la peine maximale est de 14 ans d’emprisonnement). Dans le cas de l’aide au suicide, la cause de la mort est le suicide du patient et l’aide au suicide constitue d’une certaine manière une forme de complicité. Mais comme la tentative de suicide a été décriminalisée au Canada en 1972, cette complicité ne fait aucun sens, car il ne peut exister qu’une complicité que s’il existe une infraction principale. Or le suicide (ou tentative de suicide) n’est plus une infraction depuis 1972. Donc il ne peut logiquement y avoir de complicité au suicide. Cette infraction de l’aide au suicide est donc un non-sens.

    En revanche, l’euthanasie volontaire est présentement considérée comme un meurtre au premier degré. Le médecin tue son patient (à sa demande) par compassion afin de soulager ses douleurs et souffrances. Il y a ici une transgression à l’un des principes éthiques et juridiques des plus fondamentaux à savoir l’interdiction de tuer ou de porter atteinte à la vie d’autrui. Nos sociétés démocratiques reposent sur le principe que nul ne peut retirer la vie à autrui. Le contrat social « a pour fin la conservation des contractants » et la protection de la vie a toujours fondé le tissu social. On a d’ailleurs aboli la peine de mort en 1976 ! Si l’euthanasie volontaire (à la demande du patient souffrant) peut, dans certaines circonstances, se justifier éthiquement, on ne peut, par raccourcit de l’esprit, conclure que l’euthanasie doit être légalisée ou décriminalisée. La légalisation ou la décriminalisation d’un acte exige la prise en compte des conséquences sociales que cette légalisation ou cette décriminalisation peut engendrer. Les indéniables risques d’abus (surtout pour les personnes faibles et vulnérables qui ne sont pas en mesure d’exprimer leur volonté) et les risques d’érosion de l’ethos social par la reconnaissance de cette pratique sont des facteurs qui doivent être pris en compte. Les risques de pente glissante de l’euthanasie volontaire (à la demande du patient apte) à l’euthanasie non volontaire (sans le consentement du patient inapte) ou involontaire (sans égard ou à l’encontre du consentement du patient apte) sont bien réels comme le confirme la Commission de réforme du droit au Canada qui affirme :

    « Il existe, tout d’abord, un danger réel que la procédure mise au
    point pour permettre de tuer ceux qui se sentent un fardeau pour
    eux-mêmes, ne soit détournée progressivement de son but premier,
    et ne serve aussi éventuellement à éliminer ceux qui sont un
    fardeau pour les autres ou pour la société. C’est là l’argument dit du
    doigt dans l’engrenage qui, pour être connu, n’en est pas moins
    réel. Il existe aussi le danger que, dans bien des cas, le
    consentement à l’euthanasie ne soit pas vraiment un acte
    parfaitement libre et volontaire »

    Eric Folot

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    • L’euthanasie 8 décembre 2010 22:14, par Eric Folot

      Pour plus d’informations, je vous invite à lire mon mémoire de maîtrise en droit de la santé (Université de Sherbrooke et Université Montpellier 1) intitulé : « Étude comparative France-Québec sur les décisions de fin de vie : le droit sous le regard de l’éthique » (2010) que vous pouvez télécharger à l’adresse suivante : https://public.me.com/ericfolot/fr/

      Eric Folot

      repondre message


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