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Extraits d’un livre à paraître

L’Eglise : Autorité, Direction, Ministère féminin

jeudi 10 juin 2004, par Patrice Alcindor

Autorité, direction, ministère féminin : quelques extraits d’un livre à paraître qui se veut une entrée en matière pour stimuler la réflexion, par un survol biblique et théologique de ces trois questions cruciales. J’y prends résolument position pour une plus grande prise de conscience de la diversité des formes d’autorité, pour davantage de pluralité dans les ministères de direction, et pour une véritable mixité dans tous les ministères.


Plan du livre

Extraits

Avant propos
(…)

Section 1 - L’autorité

Chapitre 1 : Autorité et Pouvoir

Peut-on parler d’autorité sans parler de pouvoir ? Certains voudraient les dissocier, voire même les opposer. Selon Hanna Arendt « l’autorité diffère du pouvoir autant qu’une relation coopérative diffère d’une relation compétitive. » [1] Le pouvoir se garde, se conquiert. Quand il augmente d’un côté, il diminue de l’autre. L’autorité, au contraire, se partage et s’expose, favorise la contribution de l’autre dans les prises de décision. Pour le sociologue Max Weber la distinction entre les deux notions « repose sur le critère de la légitimité : l’autorité serait un pouvoir légitime […] Le critère de distinction mis en œuvre repose sur l’assentiment. » [2]
Il me semble difficile de parler d’autorité sans parler de pouvoir. Les deux choses ne s’opposent pas, mais s’ordonnent d’une manière particulière, surtout dans l’Eglise. Jésus avait averti ses disciples. Parmi eux, l’autorité ne devait pas être exercée comme elle l’était dans la sphère politique des nations. Leur autorité ne devait pas être une domination, mais un service. Celui qui aspirait à être le plus grand devait devenir le plus petit, le serviteur. Le service est ainsi la principale marque de l’autorité dans le Nouveau Testament. Dans sa défense contre ceux qui contestent son autorité apostolique, Paul fait valoir ses souffrances, ses peines, ses veilles, tout ce qu’il paye pour le bénéfice des églises. C’est donc en termes de souffrances, de service et non de pouvoir que les disciples doivent envisager leur participation au ministère de Christ. Jésus interdit à ses disciples de dominer les uns sur les autres. Il n’en reste pas à une simple dénonciation d’abus ou à l’interdiction de pratiques idolâtriques, il établit le principe fondamental qui régit l’exercice de l’autorité dans la communauté chrétienne : le plus grand parmi vous sera votre serviteur. « Dans notre société, empoisonnée par l’esprit de compétition, obsédée par la promotion, Jésus est venu fonder une communauté de disciples qui aspirent à un statut de serviteurs, qui ont pour ambition de venir en aide aux autres et de les servir jusqu’au sacrifice de soi. » [3]

En fait l’autorité et le pouvoir sont des réalités incontournables dans un groupe humain. Comme l’écrit Eric Weil « toute société connaît une distinction entre les rôles que jouent et doivent jouer ses membres, distinction plus ou moins accusée selon le degré de développement démographique et économique, mais omniprésente : partout, on rencontre une organisation. » [4] Pour lui, cette organisation a essentiellement deux buts : premièrement d’élever le rendement de l’activité du groupe par rapport aux ressources initiales et deuxièmement de réduire la violence au sein du groupe lui-même. Ces deux critères sont essentiels à la survie du groupe. L’autorité doit être comprise dans cette perspective. Les structures d’autorité sont établies pour favoriser le rendement de l’activité du groupe et pour contenir, voire éliminer la violence au sein de celui-ci par un bénéfice satisfaisant pour tous.
Le texte d’Ephésiens 4:11 me semble à cet égard tout à fait exemplaire. Christ a établi les divers ministères de la parole (Apôtres, prophètes, évangélistes, pasteur-docteurs) pour le perfectionnement des saints, afin qu’ils puissent accomplir leur service. Ce service efficace aboutira à un bénéfice pour tout le corps, et chacun parviendra à la stature parfaite de Christ. Cette stature, accompagnée d’une profession de la vérité dans l’amour permet au corps de rester harmonieux, d’éliminer les risques d’explosions en écartant les hommes trompeurs et séducteurs qui n’œuvrent qu’à la destruction. Christ, autorité suprême du corps, est bien au final celui par qui le corps fonctionne de manière bien coordonnée, avec les ressources nécessaires à chaque partie, dans une solide unité, au bénéfice de tous.
L’Eglise aussi est une société au sein de laquelle se jouent des rapports d’autorité. Les structures d’autorité y ont pour but de contribuer à l’édification spirituelle des membres ainsi qu’à l’accroissement du groupe, et à une juste répartition des ressources et des bénéfices en vue de l’unité et de la communion fraternelle. Les ministères de direction doivent permettre une meilleure proclamation de la parole afin que ceux que Dieu a destinés au salut puissent se joindre à l’Eglise. Mais ils doivent aussi servir à une meilleure édification des membres. Les ressources spirituelles et matérielles doivent être mises au service de tous et de chacun. Ainsi cette double dynamique d’édification et d’expansion permet la cohésion, l’unité.
Dieu a donc établi un ordre pour le bon fonctionnement de son Corps. Un ordre qui honore celui qui est en position d’autorité comme celui qui est en position de soumission. Il n’y a pas de pouvoir de domination des uns sur les autres parmi les disciples de Christ mais il y a un service qui se vit d’ailleurs dans la soumission réciproque. Paul insistera particulièrement sur cette dimension de soumission mutuelle dans ses lettres aux Eglises.

L’autorité ne s’exerce pas contre d’autres, mais pour eux, en leur faveur. L’autorité est dévoyée lorsqu’elle entrave l’efficacité (par exemple en n’utilisant pas correctement les ressources ou en faisant reposer tout l’effort sur quelques-uns) ou lorsqu’elle ne permet pas une redistribution équitable du profit (lorsqu’elle prive certains du fruit de l’action commune ou lorsqu’elle n’assure pas la protection des biens acquis). L’autorité prend alors le visage d’un pouvoir despotique qui spolie et tyrannise tout en prétendant le contraire. Les tyrans se font appeler bienfaiteurs disait Jésus !
Le pouvoir inclus dans l’autorité n’est donc pas tant un « pouvoir sur », mais surtout un « pouvoir pour » ; pour le service du groupe. Service d’efficacité, service de pacification, service d’unité. L’autorité est donc à comprendre dans le cadre d’une relation établie « en vue d’une qualité de l’être-ensemble. »

Peut-être pouvons-nous encore discerner dans la parole une triple dynamique de l’autorité (voir schéma page suivante).
La première dynamique relève d’un modèle hiérarchique. C’est la dynamique qui gouverne le monde et la plupart des organisations. Le pouvoir descend de Dieu jusqu’aux plus faibles en passant par tous les intermédiaires. Les paroles du centurion venant voir Jésus illustrent bien ce modèle : « Car je suis moi-même soumis à l’autorité de mes supérieurs et j’ai des soldats sous mes ordres » (Luc 7:8). C’est encore celle qui, en partie, est sous-entendue par Paul en Romains 13. « Que tout homme se soumette aux autorités supérieures, car il n’y a pas d’autorité qui ne vienne de Dieu. »
A ce modèle d’autorité instituant des structures hiérarchiques où le pouvoir s’exerce de haut en bas, le Nouveau Testament ajoute une nouvelle dynamique qui conteste radicalement les pouvoirs humains. Il n’est de véritable hiérarchie qu’entre Dieu et les hommes. Tout autre rapport d’autorité doit être relativisé et considéré comme prêt à passer avec les autres figures de ce monde.
Mais le Nouveau Testament va encore plus loin en nous appelant à vivre dans une dynamique nouvelle, celle du service, sans chercher à tout prix à renverser les structures hiérarchiques (qui continuent à avoir leurs rôles). En Christ, Dieu est venu se faire le serviteur de tous afin que ses enfants puissent être serviteurs les uns des autres. Les forts deviennent les soutiens des faibles. L’autorité n’est plus un pouvoir exercé sur d’autres, mais d’abord un pouvoir exercé en leur faveur, un service.

L’Eglise est non seulement placée devant un véritable défi pour elle-même, mais se voit aussi confiée une tâche prophétique envers le monde qui l’entoure. Tout en se soumettant aux hiérarchies qui régissent ce monde (cf. Romains 13) elle se doit d’en contester les prétentions absolutistes. Plus encore, l’Eglise doit démontrer dans sa vie que la dynamique du service est la marque du royaume à venir, royaume où Dieu « fait descendre les puissants de leurs trônes » pour « élever les humbles » (Luc 1:52). Le vécu concret de l’Eglise se doit d’être une prédication, une interpellation prophétique à un monde qui, sous la séduction du malin, est assoiffé de pouvoir.

Chapitre 2 : Les différentes formes d’autorités
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Section 2 - Les ministères de direction

Chapitre 3 : Les trois pôles de la direction
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Chapitre 4 : Quelques points communs aux trois pôles du ministère de direction

Dieu les a institués

Les ministères sont tous des dons de grâce de Dieu à ses enfants (Romains 12:7). Les épiscopes tirent leur autorité de Dieu car c’est lui qui les a établis et missionnés (Actes 20:28 le Saint-Esprit vous a établi surveillants, et 1 Pierre 5:3 ceux qui vous sont confiés). Les ministres de la parole, eux aussi, tirent leur autorité de Dieu. Ils sont des dons du Christ glorifié à son Eglise (Ephésiens 4:11 Dieu a donné les uns comme apôtres… 1 Corinthiens 12 : 28 Dieu a établi dans l’Eglise premièrement des apôtres…).

L’Eglise les a reconnus

Le choix divin ne fait pas tout, c’est par la reconnaissance de la communauté que les anciens ou les diacres sont établis dans leur fonction (Actes 14:23 ils firent nommer pour eux des anciens). Paul demande même que les diacres d’Ephèse soient mis à l’épreuve avant qu’ils n’assument leur ministère. Les ministres de la parole sont eux aussi reconnus par la communauté. Des hommes portent les titres de prophètes, docteurs etc. tel Zénas le docteur de la loi (Tite 3:13 ; Actes 13:1 ; 15:32). Timothée a reçu l’imposition des mains du collège des anciens.

Ils se donnent de la peine

La troisième marque de l’autorité dans le Nouveau Testament est le service. Diacres, anciens et ministres de la parole tirent leur autorité de la peine de leur travail. L’Eglise n’est jamais invitée à se soumettre à tel ou tel parce que son autorité serait de droit divin ou à cause d’un titre. C’est le travail, la peine du service qui est le troisième fondement de l’autorité et en est la marque par excellence (1 Thessaloniciens 5:12 avoir de la considération pour ceux qui travaillent … Hébreux 13:17 obéissez à vos conducteurs (…) car ils veillent sur vos âmes… 1 Corinthiens 16:16 soumettez-vous... à ceux qui prennent part à l’œuvre et qui travaillent…cf. aussi 1 Timothée 5:17 ; pour Phoebé la diaconesse, que vous l’assistiez dans les choses où elle aurait besoin de vous, car elle en a aidé plusieurs et moi-même Romains 16:1). Jésus l’avait déjà enseigné à ses disciples : celui qui gouverne doit être comme celui qui sert (Jean 13:1-17 - Luc 22:24). Ainsi le responsable chrétien ne doit pas dominer, mais servir. Son service est la marque de son autorité. C’est sur ce modèle que Paul établira sa défense contre ceux qui contestent son autorité (cf. 2 Corinthiens).

Leur ministère est collégial

Tout comme les synagogues étaient dirigées par un conseil de 7 ou 9 anciens la responsabilité collégiale était aussi le modèle dominant de l’Eglise primitive. Dans tout le Nouveau Testament les termes d’ancien et d’évêque apparaissent toujours au pluriel, sauf lorsque l’apôtre énumère les qualifications requises pour chacun d’eux. Des anciens dirigent l’Eglise de Jérusalem (Actes 11.30 ; 15.2, 6, 23 ; 21.18), Paul et Barnabas font nommer des anciens dans chaque Eglise (Actes 14.23). A Tite, Paul demande d’établir des anciens dans chaque ville (Tite 1.5). A Milet, il convoque les anciens de l’Eglise d’Ephèse (Actes 20.17). Ecrivant à Timothée, il parle de l’assemblée des anciens (1 Timothée 4.14). Jacques demande aux malades d’appeler les anciens de l’Eglise (5.14). Pierre aussi adresse ses exhortations aux anciens qui sont parmi vous (1 Pierre 5:1). Répondant à la diversité des ministères, le rôle des diacres est forcément pluriel. Dans les épîtres pastorales, où le ministère apparaît dans sa forme plus institutionnalisée, il est question des diacres et des diaconesses.
Quant au ministère de la parole, il est lui aussi pluriel. Dieu a établi des apôtres, des prophètes, des docteurs etc. Si ces ministères ne sont pas forcément des ministères locaux il n’en reste pas moins que c’est la diversité et la pluralité qui est soulignée. A Antioche il y avait des prophètes et des docteurs à la tête de l’Eglise. C’est dans l’exercice commun de leur ministère que Dieu parle et leur demande de mettre à part Paul et Barnabas (Actes 13:1). A Corinthe malgré les excès dénoncés par Paul, il n’en reste pas moins que le ministère prophétique doit être recherché par tous. Les prophètes peuvent prophétiser tour à tour. Au sein de la communauté, le ministère de la parole ne saurait être confisqué par une seule personne ayant à la fois un ministère d’évangéliste, un ministère prophétique et un ministère d’enseignement.

Une évolution diversifiée de la direction des Eglises ?

On a parfois noté qu’avec les épîtres pastorales (1 et 2 Timothée, Tite) le deuxième pôle, que nous qualifions de pôle d’unité, se développe d’une manière particulière. Il y atteint une importance nouvelle et sans doute exceptionnelle. Intendants de la maison de Dieu, les anciens ne doivent pas simplement gérer l’organisation de la vie des communautés, mais c’est à eux qu’il revient d’exhorter selon la saine doctrine et de convaincre les contradicteurs (Tite 1:9). Ceux d’entre eux qui se donnent de la peine à l’enseignement, étant les mieux armés et au premier rang pour le combat avec les faux docteurs doivent être rémunérés (1 Timothée 5:17). Les critères pour accéder à cette charge deviennent très stricts (les célibataires, les hommes sans enfants sont-ils exclus de la charge d’anciens ? Et les femmes ?). Ils doivent faire contre-poids aux faux docteurs tant par la pureté de leur foi que par un comportement irréprochable (1 Timothée 3:1 et Tite 1:5).
La situation des Eglises à cette époque (fin de la vie de Paul : 65-68 ap. J-C.) semble avoir bien changé. La vitalité que laissaient entrevoir les communautés à travers la correspondance paulinienne antérieure semble bien loin. On a pu noter l’absence de vocabulaire prophétique dans les pastorales. Il nous semble difficile de ne pas parler d’institutionnalisation de la direction de l’Eglise. Devant la menace des faux docteurs on assiste à la montée en puissance des anciens/évêques chargés non pas tant d’annoncer l’Evangile que de garder le dépôt et de protéger le troupeau. La situation de l’Eglise d’Ephèse et des Eglises de Crète au soir de la vie de Paul semble imposer une organisation plus rigide que ce qui se pratiquait jusqu’alors. Ceux qui avaient un ministère de la parole semblent massivement s’être détournés de l’Evangile (1 Timothée 1:4 ; 1:20 ; 4:2ss ; 5:20-21) au point que ces Eglises courent un grave danger. Gilbert Bilézikian parle de régime d’exception, voire de loi martiale. « Comparé au modèle de ministère en place dans les autres Eglises du Nouveau Testament, celui de direction présenté dans 1 Timothée et Tite revêt un caractère d’exception. » [5] Timothée et Tite qui étaient de proches collaborateurs de Paul l’avaient certainement déjà vu instituer des anciens. Que Paul ait besoin de leur écrire à ce sujet montre probablement que nous sommes là face à un régime d’exception nécessitant de nouvelles directives. Il semble que les sombres perspectives entrevues par Paul pour l’Eglise d’Ephèse (Actes 20) se soient réalisées de son vivant.

Les Eglises du Nouveau Testament ne semblent pas toutes avoir évolué de cette manière. Les trois pôles de ministères que nous avons distingués ont tenu une place variable selon les temps et les circonstances. Il faudrait encore examiner plus avant ce que le Nouveau Testament peut nous dévoiler des Eglises d’autres mouvances que les Eglises pauliniennes. La troisième épître de Jean par exemple ne laisse entrevoir aucune structure d’Eglise bien définie. Malgré les lettres de l’apôtre à l’Eglise, Diotrèphe « qui aime à être le premier parmi eux », ne les reçoit pas, empêche et chasse ceux qui voudraient le faire. Dans ses écrits, Jean met en avant le ministère prophétique. Lui, apôtre, ne mentionne le titre d’apôtre qu’une fois dans son Evangile et trois fois dans l’apocalypse. L’Eglise de Thyatire accueille la prophétesse Jézabel qui l’enseigne et la séduit. Les serviteurs ne semblent pas être une catégorie particulière de dirigeants et la figure dominante reste la figure prophétique (11:18 ; 16:6 ; 18:20, 24 ; 22:6). Ainsi pour Charles Perrot dans l’apocalypse « le ministère est éminemment prophétique et directement attaché à la parole. » [6]

Bien qu’il ne faille pas surévaluer les différences, les informations que nous fournissent 1 Timothée et Tite ne sont donc pas forcément représentatives de l’expérience courante des Eglises du Nouveau Testament. Gilbert Bilézikian parle pour les pastorales de modèle thérapeutique. Ce modèle a sa pertinence dans les temps de crise mais ne saurait constituer un modèle pour toutes les communautés chrétiennes de tous les temps. Or c’est bien souvent essentiellement à partir des pastorales que tentent de s’organiser bon nombre d’Eglises ! [7]
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Section 3 - Le ministère féminin

Chapitre 5 : Le ministère des femmes dans l’Eglise

Dans un intéressant article paru dans la revue Hokhma, le sociologue Sébastien Fath écrivait : « A l’orée du XXIe siècle, les évangéliques sont souvent critiqués par leurs autres frères et sœurs protestants pour leur timidité en matière de prédication des femmes. Il y a un, deux ou trois siècles, les critiques étaient inverses : on leur reprochait alors... de trop faire parler les femmes. » [8] Au sein du protestantisme qui a grandement contribué à l’émancipation progressive de la femme en Occident, le courant de la réforme radicale s’est distingué par son audace. « La femme y a joué un rôle sensiblement plus important que dans les autres branches de la réformation. » [9] Tout au long des réveils successifs qui ont secoué l’Europe et l’Amérique, les héritiers de la réforme radicale (anabaptistes, baptistes, quakers, méthodistes…), précurseurs des évangéliques, ont vu fleurir ici et là la prise de parole des femmes. Par exemple, pendant le réveil prêché par Wesley dans l’Angleterre du XVIIe siècle, nombre de femmes travaillaient comme évangélistes. Elles exerçaient leur ministère de façon remarquable. Des femmes telles que Sara Crosby et Marie Fletcher prêchaient régulièrement devant des foules de deux ou trois mille personnes dans des salles de bal, des puits de mines, des carrières mais aussi des chapelles. Sara Crosby était généralement en selle dès cinq heures du matin, et on pense qu’elle parcourut ainsi plus de 1500 km en 1777.
Au terme de son survol du rôle des femmes dans le protestantisme non-conformiste, Sébastien Fath conclut : « Tout en restant relativement marginale jusqu’au XIXe siècle, la prise de parole féminine fut ainsi promue par crises successives du protestantisme : au fil des persécutions (Cévennes), des révolutions (Cromwell) et des réveils (piétisme, méthodisme…), des femmes se sont dressées pour parler au nom de Dieu dans l’histoire troublée de leurs contemporains. » [10]
Ce sont ces milieux évangéliques qui ont les premiers ordonné des femmes pasteurs dès le milieu du 19e siècle outre atlantique. En France, parmi les évangéliques, Madeleine Blocher-Saillens devint la première femme pasteur à l’Eglise baptiste du Tabernacle à Paris en 1929. Après la seconde guerre mondiale et surtout à partir des années soixante le pastorat féminin s’est développé dans de nombreuses Eglises à travers le monde y compris dans les unions d’Eglises évangéliques. En France par contre, le nombre de femmes pasteurs dans le milieu évangélique est demeuré extrêmement faible, ce qui fait dire à Sébastien Fath que « en quelques décennies, l’avance évangélique traditionnelle, depuis les antécédents de la réforme radicale, en matière d’expression féminine se serait peu à peu estompée, voire transformée en retard (dans le domaine de la prédication), si l’on se base du moins sur l’évolution générale du rôle de la femme en société. » [11]
Nous pouvons nous demander dès lors si nous ne sommes pas passés d’un non-conformisme précurseur à un non-conformisme conservateur. La dimension prophétique qui faisait régulièrement surface dans l’attitude évangélique à l’égard des femmes s’est-elle transformée en crispation face aux évolutions de la société moderne ?
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La place des femmes dans l’Eglise du Nouveau Testament

A. Le contexte de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament

Dans la société patriarcale de l’Ancien Testament la femme assume sous l’autorité du Père, puis du mari ou du parent le plus proche les rôles domestiques et celui de mère. L’engagement hors de la maison est pratiquement inexistant mais on peut noter quelques exceptions remarquables, comme Déborah, (Juge 4-5 : elle fut juge en Israël et conduisit le peuple à la victoire sur Yabîn) ou encore Huldah (2 rois 22 : prophétesse au temps de Josias). Le rôle de ces prophétesses n’est pas lié à l’absence des hommes comme on le suggère parfois. Hulda était une contemporaine de Jérémie et de Sophonie et c’est pourtant elle que Josias envoya consulter. A certains moments de la vie d’Israël les femmes ont semble-t-il bénéficié d’une grande liberté d’action. Ainsi la femme du livre des Proverbes (31:10ss) assume un véritable rôle de chef d’entreprise. Mais après l’exil babylonien le droit des femmes dans la vie cultuelle et publique s’est considérablement restreint. Ann Brown résume bien la situation générale : « La vie à l’extérieur de l’Eden est particulièrement dure pour les femmes. L’Ancien Testament est marqué par les inégalités et le sexisme des cultures patriarcales dans lesquels ces textes s’enracinent. Néanmoins la domination masculine n’est pas totale, l’Ancien Testament n’est pas le monopole des hommes. Les femmes y sont bien présentes et leur image est bien plus positive qu’on ne voudrait le laisser croire. Le point le plus important est que les textes ne font pas de l’homme l’interlocuteur exclusif ou privilégié de Dieu. En tant que citoyenne, la femme a pu être considérée comme inférieure ; mais dans sa relation avec Dieu, elle ne l’était aucunement. » [12]

B. Dans la société juive et gréco-romaine du premier siècle :

A propos de l’attitude de Jésus envers les femmes, Ann Brown écrit : « Jésus s’adressait aux femmes en public, leur donnait un enseignement, leur permettait de le suivre et de prendre une part active à son ministère. Il était en rupture avec l’enseignement des rabbins. » [13] Le professeur Jérémias pense qu’il s’agit « d’un événement sans précédent dans l’histoire de cette époque. » [14] En effet, dans la tradition des rabbins, la femme n’est pas considérée comme un être responsable et adulte, égale de l’homme. Elle n’était pas enseignée dans la connaissance de la loi. « Que l’on brûle la Torah plutôt que d’en communiquer les enseignements à une femme » disait un rabbin. La partie de la synagogue où les rabbins enseignaient était interdite aux femmes et les écoles rabbiniques étaient réservées aux garçons. Toutefois dans le judaïsme de la diaspora les situations étaient assez diverses. Il semble même que des femmes aient été chef de synagogue.
Dans la société gréco-romaine, sous l’influence des reines et des femmes nobles une certaine catégorie de femmes de la classe aristocratique s’émancipe dans la vie publique (cf. Lydie marchande de pourpre). Mais dans l’ensemble la femme était considérée comme une propriété, qu’elle soit épouse, hétaïre [courtisane] ou esclave. Toutefois dans le monde grec elles avaient un grand rôle dans certaines religions à mystères et dans les cultes orgiaques. A Ephèse, par exemple, le grand temple d’Artémis accueillait un nombre important de femmes prêtresses.

C. Dans l’Eglise du Nouveau Testament.

En fait nous n’avons aucune description systématique de la pratique de l’Eglise néotestamentaire concernant le rôle des femmes. Toutefois l’impression générale qui se dégage du Nouveau Testament est loin d’être aussi défavorable au ministère féminin qu’on ne le pense souvent. Bien au contraire !
La pratique de l’Eglise primitive s’inspire de la pratique de Jésus. Pendant son ministère terrestre, les disciples montrent combien le comportement de Jésus envers les femmes s’écartait de la norme. A plusieurs reprises, ils ne comprirent pas le comportement de Jésus. Ils furent surpris de le trouver en conversation particulière avec une Samaritaine (Jean 4:4-26), ils s’indignèrent qu’une femme se permît de lui oindre les pieds d’un nard si coûteux (Matthieu 26:6-13), ils tentèrent d’éloigner femmes et enfants de la proximité de Jésus (Matthieu 15:21-28 et 19:13-14). Après la Pentecôte, les femmes s’assemblent avec les hommes lors des rencontres de l’Eglise, ce qui tranche avec la pratique de la synagogue, mais est conforme à la plupart des pratiques des cultes païens. Les quatre filles de Philippe, dans le livre des actes, étaient prophétesses. Quel était exactement leur ministère ? Il est difficile de le dire avec précision, mais si on se reporte à la définition que Paul donne de la prophétie en 1 Corinthiens 14:3, par leur ministère elles exhortaient, édifiaient et consolaient.
On a souvent souligné le fait que Priscille soit plusieurs fois nommée avant son mari Aquilas, contrairement aux usages de l’époque (3 fois/6). Elle a pris une part à l’enseignement d’Apollos et à la propagation de l’Evangile avec son mari. Paul, souvent injustement taxé de misogynie, mentionnera de nombreuses femmes dans ses épîtres. Dans les salutations de l’épître aux Romains, parmi les personnes dont l’engagement dans la vie de l’Eglise est précisé, les femmes sont majoritaires (7 contre 5) ce qui amène P.Lampe dans son étude des noms de Romains 16 à se demander si la situation des femmes à Rome était exceptionnelle. [15] Phoebé qui est serviteur de l’Eglise de Cenchrées, est qualifiée de protectrice. Quoi que cette expression veuille dire exactement, elle semble contenir une notion d’autorité. Une femme, Junia, est appelée apôtre remarquable. [16] Marie, Perside, Tryphène et Tryphose se sont beaucoup dépensées, ont travaillé pour le Seigneur…( Paul demandera aux Corinthiens de se soumettre à de telles personnes ! 1 Corinthiens 16:16). Evodie et Syntyche, collaboratrices de Paul, ont combattu côte à côte avec lui pour l’Evangile (Philippiens 2:2). Des femmes ont exercé le ministère de diaconesses dans l’Eglise d’Ephèse (1 Timothée 3).
Notons encore que la citation de Joël dans Actes 2:17 annonce, avec l’effusion de l’Esprit, une ère nouvelle de connaissance et de libération de la parole. Tout le peuple de Dieu, hommes et femmes, sera animé par l’Esprit prophétique. Contrairement à la circoncision de l’ancienne alliance, hommes et femmes dans la nouvelle alliance recevront le signe de l’alliance, le baptême. Les dons spirituels semblent être donnéssans distinction de sexe. (1 Corinthiens 12 et les passages parallèles) Quelle que soit l’application retenue pour la question du voile (1 Corinthiens 11:5), il n’en ressort pas moins de ce texte que pour Paul les femmes pouvaient prier et prophétiser dans l’assemblée. Ceci est d’autant plus marquant que la prophétie tient une place de tout premier plan dans l’Eglise primitive. Dans les trois listes de dons que Paul dresse, (Romains 12, 1 Corinthiens 12, Ephésiens 4) le ministère d’enseignement est placé après celui de prophétie !

Ce que le Nouveau Testament nous livre de la vie de l’Eglise apostolique semble correspondre à la déclaration de Paul : « Il n’y a donc plus de différence entre les Juifs et les non-Juifs, entre les esclaves et les hommes libres, entre les hommes et les femmes. Unis à Jésus-Christ, vous êtes tous un » (Galates 3:28).

La place des femmes dans le Nouveau Testament, notamment dans les récits des Evangiles est tout à fait exceptionnelle pour des écrits de cette époque. Il y a véritablement une révolution dans le regard porté sur les femmes et le statut qui leur est conféré dans l’Eglise du Nouveau Testament. En réalité seuls deux textes semblent être directement restrictifs quant à la prise de parole des femmes (1 Corinthiens 14:34-35 et 1 Timothée 2:11-12) et c’est sur eux que s’appuient généralement ceux qui veulent restreindre la parole des femmes dans l’assemblée. Qu’il faille aussi tenir compte de la vision globale de l’Homme et de la Femme dans toute l’Ecriture n’enlève rien au fait que sans ces deux textes il serait bien difficile à ceux qui s’opposent à la prise de parole des femmes, notamment dans l’enseignement public de l’assemblée, de justifier bibliquement leur position. Ainsi est-il probable que sans ces deux passages l’argument pour exclure les femmes de la prédication et de la direction de l’Eglise ne serait jamais apparu.
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Chapitre 6 : Les principaux textes
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Conclusion

(…)
L’Ancien et le Nouveau Testament ouvrent des brèches dans les structures rigides d’autorité, tout en dénonçant l’insoumission. Peut-être qu’une meilleure participation des femmes au sein de l’Eglise, y compris dans des rôles d’autorité, permettrait d’une part de relativiser et de recentrer les rôles d’autorité sur le service et en même temps nous aiderait à apprendre la soumission vécue spirituellement. La revalorisation de la direction collégiale de l’Eglise et la reconnaissance des autres ministères que celui de pasteur (apôtre, évangéliste, prophète) vont dans le même sens.
Si les femmes assument aujourd’hui des rôles de direction, d’enseignement et d’évaluation dans la société ne peut-on pas envisager que, dans l’Eglise aussi, des femmes puissent participer à la direction de l’assemblée ? Il serait quelque peu hypocrite de ne pas être en phase dans l’Eglise avec ce que nous regardons comme normal dans la vie courante (1 Corinthiens 11). A moins de demander à nos épouses et à nos filles de ne pas exercer de professions où elles seraient en position d’autorité vis-à-vis de leurs collègues masculins… Comme le dit Lowe, « une pleine participation des femmes à toutes les fonctions du ministère est l’idéal de la nouvelle création qui ne subit de contrainte que par les objectifs d’une culture non disposée à accorder aux femmes une telle liberté. Dans ces cas, Paul était toujours prêt à restreindre sa propre liberté et ses droits ainsi que ceux des autres (1 Corinthiens 9) en faveur des intérêts supérieurs de l’Evangile. La situation ironique d’aujourd’hui est que l’Eglise traîne derrière la culture dans la volonté d’accorder aux femmes ce qui leur a d’ores et déjà été donné en Christ ». [17]
(…)

On ne se lasse pas de rappeler que notre société vit une crise de l’autorité et une crise des identités sexuelles. Je suis convaincu que l’Eglise doit jouer et peut jouer un rôle prophétique. Elle peut faire entendre une voix qui non seulement rappelle les exigences de Dieu mais donne concrètement une perspective et une espérance à ceux qui l’entendent. Mais elle ne pourra vraiment être entendue que si elle sait incarner son message. Les crispations sur les formes d’autorité qui avaient cours autrefois, la répartition traditionnelle des rôles entre hommes et femmes ne doivent pas être des liens pour l’Eglise. Si nous ne devons pas nous conformer au monde présent, nous ne devons pas non plus nous conformer à celui d’hier !
Le défi qui est devant nous est d’inventer tout à nouveau des formes de vie communautaire caractérisées par le service dans la soumission mutuelle. Ceci ne se fera pas sans réinventer le couple, une communion vécue dans l’égalité et la différence, dans l’honneur et le respect donné à l’autre, dans l’alliance du vis-à-vis.

Notes

[1Gilbert Vincent, Pouvoir et autorité dans les Eglises issues de la réforme, Hokhma n°66, 1997, p.5

[2Vincent, p.4

[3Gilbert Bilézikian, Solitaires ou solidaires, Empreinte, 2000, p.87

[4Eric Weil, Morale, Encyclopaedia Universalis

[5G. Bilézikian, Solitaires ou solidaires, Empreinte, Paris, 2000, p.108

[6C. Perrot, Après Jésus, le ministère chez les premiers Chrétiens, Les éditions de l’atelier - Les éditions ouvrières 2000 p.118

[7voir à ce sujet les remarques pertinentes de Gordon Fee, L’organisation de l’Eglise dans les épîtres pastorales, Hokhma n°36, 1987

[8Sébastien Fath, La prédication féminine en protestantisme évangélique, Hokhma n°74, 2000, page 23

[9Fath, p.26-29

[10Fath p.36

[11Fath, p.53

[12Ann Brown, Mesdames acceptez nos excuses, La clairière, Québec, 1997, p.102

[13Brown, p.115

[14Brown, p.105

[15cité par Samuel Bénétreau, L’épître aux Romains, Tome 2, Edifac, Vaux-sur-Seine, 1997 p.262

[16voir dans ce sens S. Bénétreau p.263 et pour un avis plus nuancé Grudem et Piper, La revue Réformée n° 176 p.24

[17Lowe, p.71-73, cité par Kuen p.70

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1 Message

  • > L’Eglise : Autorité, Direction, Ministère féminin 4 mai 2005 10:43, par claude Rouvière

    J’ai trouvé cette présentation de ton livre très bien faite.
    J’aimerais juste savoir quels genres de retours tu as eu, en particulier de la part des autres responsables...

    PS : j’espère que tu seras admiratifd sur mes progrès informatiques... si ce message arrive jusqu’à toi !

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