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Centre Théologique de Meylan — Dialogue Évangéliques et Catholiques

La Bible : quel statut et interprétation concrète ?

Un point de vue évangélique

samedi 6 avril 2013, par Paul Efona


Introduction

La question qui nous est posée ce soir a été un sujet de constante préoccupation et s’est sans doute posée avec une plus grande acuité au sein du protestantisme en raison entre autres, de l’absence de toute référence magistérielle. De Schleiermarcher (19e siècle), en passant par Karl Barth et Bultmann (20e siècle), jusqu’aux théologiens évangéliques contemporains comme H. Blocher (en Francophonie), J. Packer (anglosaxon) la question du statut et de l’autorité de la Bible, ainsi que son corollaire, l’interprétation des textes bibliques, a divisé et divise encore les différents types de protestantisme. En arrière plan de ce débat, il y a la conviction jadis exprimée par Barth, que toute théologie est une herméneutique et que toute herméneutique implique une théologie. Autrement dit, notre (pré)conception de la Bible détermine notre lecture et notre interprétation sur laquelle se construit ensuite notre théologie.
Les évangéliques ont souvent donné le sentiment de rester en marge de ce débat, au risque de passer pour des lecteurs candides, confinés dans le petit monde de ceux qui osent encore affirmer, mordicus, l’entière inspiration et totale inerrance de la Bible. Il y a 40 ans, James Packer (théologien évangélique anglican) écrivait à propos de la question du statut de la Bible et de son interprétation :
« Je suis convaincu que c’est là un domaine où les chrétiens évangéliques, dont je reconnais faire partie, ont du retard et doivent se livrer à une étude très approfondie, faute de quoi ils seront toujours désavantagés […] forcés de rester en marge du débat protestant moderne concernant l’Écriture sainte. C’est pourquoi, si nous voulons prendre part à ce débat de manière valable, nous devons nous préoccuper sérieusement du problème qui est en son centre [c’est-à-dire de la relation entre le statut de la Bible et l’herméneutique], faute de quoi rien de ce que nous apporterons au débat ne paraîtra approprié. » [1]
Alors, comment les évangéliques se situent-ils dans ce débat et que signifient pour eux la notion de statut de la Bible ? Nous allons répondre à cette question dans la première partie de cet exposé. Et nous nous demanderons, dans une deuxième partie, s’il existe une spécificité évangélique dans la manière dont ils recourent aux Écritures et comment s’opèrent la régulation des diverses interprétations qu’on devine aisément derrière les différents courants évangéliques ?

I. Le statut et l’autorité de la Bible chez les protestants évangéliques

Les chrétiens évangéliques ne constituent pas une « génération spontanée » des lecteurs de la Bible. Leurs convictions concernant le statut et l’autorité de celle-ci, s’est construite me semble-t-il au tour de trois pôles : la piété, la théologie, l’histoire.

a) L’héritage historique en lien avec la Réforme

Les convictions évangéliques concernant le statut et l’autorité de la Bible s’enracinent dans le terreau ancien de la Réforme. On pense naturellement au fameux sola scriptura dont Luther nous donna une traduction vivante, lorsque devant la diète de Worms (1521), en présence des princes et seigneurs réunis, il confesse l’autorité suprême des Écritures, seule norme pour le croyant en matière de foi et de vie :

« Puisque votre majesté Impériale et vos Seigneuries me demande une réponse nette, je vais vous la donner sans cornes et sans dents. Non ; si l’on ne me convainc par les témoignages de l’Écriture ou par des raisons décisives, car je ne crois ni au Pape ni aux conciles seuls, puisqu’il est clair comme le jour qu’ils ont souvent erré et qu’ils se sont contredits. Je suis dominé par les Saintes Écritures que j’ai citées, et ma conscience est liée par la Parole de Dieu. Je ne peux ni ne veux me rétracter en rien, car il est dangereux d’agir contre sa propre conscience. » [2]

Dans le même registre, on trouve chez Calvin une conviction semblable que les évangéliques ne se privent pas de rappeler. Pour Calvin, lorsque les croyants lisent la Bible, ils doivent entendre ses paroles comme celles de Dieu lui-même s’adressant à eux :

« Comme Dieu ne parle pas chaque jour du ciel et que sa vérité, selon sa volonté, est et sera connue jusqu’à la fin dans les seules Écritures, les croyants doivent considérer comme arrêté et certain qu’elles émanent du ciel et qu’en les lisant, c’est comme s’ils entendaient Dieu lui-même s’adresser à eux » [3]

b) La formulation d’une théologie évangélique des Écritures

C’est sur l’arrière plan de cet héritage que les évangéliques ont historiquement élaboré une construction théologique, on peut même dire dogmatique (au sens positif d’explicitation du dogme compris comme vérité fondamentale révélée, reçue et vécue dans une foi obéissante) des Écritures faisant apparaître sept principes d’un équilibre rigoureusement logique. Nous nous contentons de les énumérer rapidement :

  • Le premier est celui de l’entière inspiration divine des Écritures grâce à laquelle les porte-parole mandatés par Dieu ont pu parler et écrire sans distorsion aucune, de telle manière que leur parole humaine est pleinement Parole de Dieu.
  • Le second est celui de la canonicité des Écritures qui découle du précédent, à savoir que les écrits inspirés de Dieu nous ont été données pour être une règle utile de foi et d’action. Nous savons que tous les écrits inspirés ne nous sont pas parvenus, mais nous affirmons que tous ceux qui constituent le canon sont inspirés. Et Dieu dans sa bonté fait en sorte que son peuple les reconnaisse comme tels, en suivant ainsi le témoignage que l’Écriture se rend à elle-même. Ce qui nous conduit au principe suivant.
  • Le troisième est la conviction que les Écritures s’authentifient elles-mêmes auprès des croyants et grâce à l’action de l’Esprit-Saint.
  • En quatrième lieu l’affirmation que les Écritures sont pleinement suffisantes pour être nous éclairer comme une lumière sur notre sentier et nous guider en matière de foi et de comportement. Sans dire tout sur tout, l’Écriture contient pleinement tout ce qui est nécessaire au salut du croyant.
  • Cinquièmement, la conviction que les Écritures sont claires et s’interprètent elles-mêmes de l’intérieur. Il ne s’agit pas de nier les difficultés de compréhension, l’existence de passages obscurs, mais nous confessons que sur l’essentiel, les Écritures nous révèlent clairement le projet salvateur de Dieu.
  • Sixièmement, les évangéliques insistent sur l’élément du mystère des Écritures qui se greffe sur le mystère de l’incarnation et s’éclaire par lui. De même que Christ s’est fait pleinement homme en demeurant pleinement Dieu, de même la parole humaine des apôtres et prophètes grâce à l’inspiration divine est rendue pleinement Parole de Dieu.
  • En septième lieu il y a la conviction que l’Esprit-Saint est l’applicateur en le cœur des croyants des Écritures pour pouvoir s’y soumettre avec joie et dans la foi.

Ces principes constituent le socle de la position évangélique au plan mondial. Au regard de la diversité qu’on peut rencontrer parmi les évangéliques, On peut parler d’un véritable magistère de l’Esprit-Saint, qui a permis à ce courant du protestantisme de conserver ici une unité forte.

Un exemple concret de l’unité des évangéliques sur la question du statut de la Bible et de son interprétation fut le colloque réunit à l’initiative du Conseil International pour l’Inerrance Biblique [4] qui déboucha sur une série de trois déclarations appelées Déclarations de Chicago [5]. La première déclaration eut lieu le 28 octobre 1978 et s’était précisément intéressée au problème de l’inerrance biblique. Je vous donne le résumé tel qu’il figure dans le document officiel sous un mode qui n’est pas une confession de foi, mais une déclaration théologique commune à tous les participants [6] :

« - Dieu, qui est lui-même la Vérité et ne dit que le vrai, a inspiré l’Écriture sainte pour se révéler lui-même par elle aux hommes perdus, pour se révéler en Jésus-Christ comme le Créateur et le Seigneur, le Rédempteur et le Juge. L’Écriture sainte est le témoignage que Dieu se rend à lui-même.
- L’Écriture sainte, puisqu’elle est la Parole même de Dieu, écrite par des hommes préparés et gouvernés par son Esprit, a une autorité divine infaillible sur tous les sujets qu’elle touche : nous devons la croire, comme instruction de Dieu, en tout ce qu’elle affirme ; nous devons lui obéir, comme commandement de Dieu, en tout ce qu’elle prescrit ; nous devons nous attacher à elle, comme engagement de Dieu, en tout ce qu’elle promet.
- Le Saint-Esprit, son divin Auteur, nous assure de la vérité de l’Écriture par son témoignage intérieur et nous ouvre, en même temps, l’intelligence pour que nous percevions le sens des Paroles.
- Inspirée par Dieu totalement et verbalement, l’Écriture est exempte d’erreurs ou de fautes dans tout son enseignement, non moins dans ce qu’elle déclare des actes créateurs de Dieu et des événements de l’histoire du monde, et au sujet de sa production littéraire (telle que Dieu l’a conduite), que dans son témoignage à l’œuvre de la grâce divine pour le salut personnel. - On lèse inéluctablement l’autorité de l’Écriture si on limite ou néglige d’aucune manière cette totale inerrance divine, ou si on l’asservit à une conception de la vérité contraire à la conception biblique : la vie de l’individu et celle de l’Eglise souffrent gravement de telles défaillances. »

C) Une piété biblico-centrée

Le troisième lieu où s’exprime sans doute de manière plus sensible les convictions évangéliques sur ces points sont les églises locales, véritables laboratoires d’observations de la piété évangélique. Cette piété, caractéristique de la tendance évangélique, outre son crucicentrisme, se remarque notamment par son biblico-centrisme.

La plus part des évangéliques se reconnaîtront dans cette affirmation du Pasteur André Thobois (ancien Président de la Fédération Baptiste et de l’Alliance Évangélique Française) :

« Notre piété a ses racines dans la Bible. C’est à elle que nous revenons sans cesse et à laquelle nous nous conformons. C’est pourquoi nous ne cherchons nulle part ailleurs la source, la forme et le sens de notre piété. » [7]

Et c’est précisément dans la Bible qui est lue le dimanche en Église et tout au long de la semaine dans les « petits groupes » de partage, que les évangéliques trouvent des témoins de poids qui plaident en faveur de leurs convictions. Citons seulement les 2 apôtres qui, à eux seuls, récapitulent le Nouveau Testament :

L’apôtre Paul écrit :

« 14 Toi, demeure dans les choses que tu as apprises, et reconnues certaines, sachant de qui tu les as apprises ; 15 dès ton enfance, tu connais les saintes lettres, qui peuvent te rendre sage à salut par la foi en Jésus -Christ. 16 Toute Écriture est inspirée de Dieu, et utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour instruire dans la justice, 17 afin que l’homme de Dieu soit accompli et propre à toute bonne œuvre. » (2 Tim 3 : 14-17)

Et l’apôtre Pierre le dit :

« 16 Car ce n’est pas en suivant des fables sophistiquées que nous vous avons fait connaître la puissance et l’Avènement de notre Seigneur Jésus Christ, mais après avoir été témoins oculaires de sa majesté. 17 Il reçut en effet de Dieu le Père honneur et gloire, lorsque la Gloire pleine de majesté lui transmit une telle parole : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur. » 18 Cette voix, nous, nous l’avons entendue ; elle venait du Ciel, nous étions avec lui sur la montagne sainte. 19 Ainsi nous tenons plus ferme la parole prophétique : vous faites bien de la regarder, comme une lampe qui brille dans un lieu obscur, jusqu’à ce que le jour commence à poindre et que l’astre du matin se lève dans vos cœurs. 20 Avant tout, sachez-le : aucune prophétie d’Écriture n’est objet d’explication personnelle ; 21 ce n’est pas d’une volonté humaine qu’est jamais venue une prophétie, c’est poussés par l’Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu. » (2 Pierre 1 : 16-21)

A la lumière de tout ce qui précède, comment les convictions évangéliques au sujet des Écritures interagissent avec la manière dont ces derniers recourent à celles-ci et l’interprètent ?

II. Le recours des évangéliques aux Écritures : le cas des premiers chapitres de la Genèse et l’interprétation de Matthieu 16 : 16ss

Il convient de rappeler très brièvement les grandes étapes et les grands principes d’un processus d’interprétation de type évangélique.

Les trois grandes étapes d’une interprétation de type évangélique :

- L’exégèse : consiste à faire sortir du texte tout ce que l’auteur a pu exprimer, en général le texte est reçu ici de manière naïve, sens littéral. L’exégète évangélique privilégiera l’approche grammatico-historique, pour essayer de se mettre « dans la peau » historique, linguistique, culturelle, religieuse de l’auteur humain divinement inspiré.
- La synthèse : à cette étape, on cherche à discerner la structure, le mouvement de la pensée de l’écrivain biblique. On rassemble les résultats de l’exégèse et on ordonne de manière structurée les enseignements qui s’en dégagent ;
- L’application : ce qui est recherché ici c’est l’actualité des Écritures mise en lien avec la vie du lecteur d’aujourd’hui : « Si Dieu a dit et fait ce que le texte nous dit qu’il fait dans les circonstances mentionnées, que dirai-il ou que ferait-il pour nous dans les circonstances actuelles ? »

Dans cette démarche qui n’est pas exclusivement une manière de procéder des seules églises de type évangélique (les églises réformées, luthériennes peuvent sans doute se reconnaître dans ce processus herméneutique), mais il est vrai qu’à contrario des théologiens modernistes, les évangéliques ont la conviction que la Parole de Dieu fait autorité sur l’exégète, ce qui implique aussi que c’est le sens du texte, indiqué par l’intention et le langage de l’auteur biblique y compris en tenant compte de son contexte, qui doit primer sur la tentation contemporaine qui consiste en permanence, à vouloir recréer du sens au nom d’une certaine nouveauté ou imagination.

Les grands principes d’une interprétation de type évangélique :

- L’Écriture doit toujours être interprétée par l’Écriture, Scriptura scripturae interpres ! Ce principe présuppose l’unité et la cohérence de la Bible prise dans son ensemble ;
- L’Écriture ne peut pas se contredire : Ce principe présuppose la véracité de la Bible fondée elle-même sur le fait que Dieu est Vérité et ne peut se contredire lui-même.
- L’Écriture est claire et a été communiquée progressivement : ce troisième principe présuppose qu’on devrait chercher à comprendre ce qui semble obscur à la lumière de ce qui apparaît clairement et en respectant la progression de la révélation divine.

Ce sont ces trois principes qui constituent ce que les Réformateurs nommaient analogia Scripturae, et que nous appelons aussi principe d’harmonie. On peut ajouter pour conclure un principe que je dirai unificateur aux yeux des évangéliques : l’Écriture témoigne toujours du Christ. Il ne s’agit pas de voir Jésus derrière chaque parole de l’Écriture, mais les évangéliques sont attachés à une lecture christocentrique, c’est-à-dire, qu’il faut toujours lire la Bible à la lumière de la personne, de l’œuvre et de l’enseignement de Jésus-Christ, en qui toutes les promesses de Dieu sont « Oui » et « Amen » (2 Cor 9.19-20).

Selon le mot de Pascal :

« Jésus-Christ, que les deux testaments regardent, l’Ancien comme son attente, le Nouveau comme son modèle, tous deux comme leur centre. » [8]

Rappel ayant été fait, je vous propose dans cette dernière partie de mon exposé, deux exemples concrets, on pourrait parler de cas pratiques.

Le premier cas, dans le Nouveau Testament, choix commun avec H. Munstermann, concerne l’interprétation de la péricope de Matthieu 16 : 16ss, notamment du point de vue ecclésiologique.

Le second cas, dans l’Ancien Testament, concerne l’interprétation des premiers chapitres de la Genèse. Il suffit d’avoir en l’esprit un certain nombre d’articles du Nouvel Observateur, ou d’autres sources pour mesurer l’importance du sujet. Le plus souvent, c’est autour du rapport Création/Evolution sur fond d’un autre rapport, Bible/science que les évangéliques sont perçus comme des fondamentalistes, conservateurs, créationnistes, bref au bout de la chaîne impertinents, voire dangereux. Qu’en est-il ?

1) L’interprétation de Matthieu 16:16ss

Il faut tout d’abord rappeler le contexte de ce passage dans la structure de l’Évangile de Matthieu. Qu’on opte ou non pour une structure de Matthieu articulée autour de cinq grands discours de Jésus en alternance avec des récits, on constate que cette scène achève la première grande période du ministère public de Jésus commencé en Matthieu 4.17. La confession par Pierre de la messianité de Jésus est le point culminant de cette section progressivement dominée par la question que Jésus pose au verset 13 : « Au dire des gens, qui est le Fils de l’Homme ? ». On assiste donc, dans le cercle restreint des disciples de Jésus, par une déclaration explicite, au dévoilement de l’identité de Jésus, avant que s’ouvre une nouvelle section qui débutera en 16.21 marquée par la première annonce de la passion du Christ. Voilà rapidement la situation du passage.

Le choix d’un tel passage, comme on pouvait s’y attendre dans le cadre de notre dialogue soulève entre autres questions, celle de la primauté de Pierre. On trouve dès les premiers siècles trois grandes autres interprétations de ce texte [9] :

- La petra qui est fondement de l’Église, ce n’est pas Pierre mais Jésus lui-même (Eusèbe de Césarée, Cyrille de Jérusalem) tout comme St-Augustin (Retractations) : Jésus bâtit son Église sur la pierre qu’il est lui-même en personne. Les partisans de cette lecture font remarquer que la métaphore du rocher, de la petra, ou de la pierre principale sur laquelle l’édifice doit être construit ou qui constitue la clé de voûte de l’édifice, est toujours employée ailleurs dans le N.T pour désigner J-C. (1 Cor 3.11 ; 1 Pi 2.6-8). On note aussi que le prénom de Pierre, (kefa’ en araméen) signifie « caillou » et Jésus parle de petra « rocher ». Mais ce dernier argument n’est pas le plus probant.

- La petra représente bien la personne de Pierre, mais lui seul, et non ses successeurs (Basile de Césarée, Grégoire de Naziance ou de Nysse) : Jésus désigne Pierre comme représentant du collège apostolique, il fait de lui l’apôtre type. Cette interprétation souligne le rôle historique joué par Pierre qui fut, fait historique incontestable, le leader du groupe des disciples. Mais le passage ne dit rien concernant la succession apostolique et faisant de Pierre le premier distinct des autres apôtres. On fait remarquer que d’autres textes du NT associent les autres apôtres à Pierre (Eph 2.20 ; Apo 21.14)

- La petra représente la foi chrétienne ou la foi de l’Église confessée par Pierre (Athanase, Jean de Chrysostome, Calvin) : c’est sur la foi en Jésus confessée comme le Christ que l’Eglise est fondée. On note que dans le contexte immédiat du passage l’accent n’est pas sur une éventuelle primauté de Pierre, mais plutôt sur la confession de foi qu’il fait : « Tu es le Christ » et c’est sur cette vérité que l’Église se fonde.

La parole du Christ adressée à Pierre en Matthieu 16.18 : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église » ne constituent pas pour les évangéliques, et de manière générale pour les protestants, le fondement biblique de l’affirmation selon laquelle Jésus a accordé à Pierre la primauté sur toute l’Église, établissant un modèle ecclésial spécifiquement de type épiscopal. Si la tradition protestante en générale, évangélique en particulier, reçoit globalement ce texte d’un point de vue unanime

2) Quelles interprétations évangéliques des premiers chapitres de la Genèse ?

La question est suffisamment vaste et complexe pour être correctement résumée en si peu de temps, mais nous signalons dans la sphère francophone la contribution remarquable du professeur Henri Blocher dans son livre Révélations des origines, Presses Bibliques Universitaires, 3e édition en 2001. C’est à lui en particulier que tant d’évangéliques francophones, dont je fais partie, doivent un travail de clarification et une réflexion théologique rigoureuse et stimulante. Il rend bien compte, sur cette question, des différents courants d’interprétation qu’on retrouve aussi au sein du monde évangélique. Compte tenu de l’ampleur des questions que nous avons sans doute dans l’esprit, j’en ai choisi une seule :

Comment les évangéliques interprètent-ils les jours de création de Genèse ?

Plusieurs positions :

- L’interprétation Restitutionniste : pour elle, les jours sont des jours de réfection par Dieu d’une terre abîmée par la chute du diable (on cite alors Es 14.3-23 ; Ez 28.11-19), qui se serait produite entre le premier verset de la genèse et le deuxième ! Elle fait valoir que l’expression « tohu bohu » ailleurs dans la Bible sert souvent à exprimer l’effet de destructions (Es 34.11 ; 45.18 ; Jr 4.23) ; que la présence des ténèbres montrent bien l’irruption du mal dans l’ordre créé. Mais un examen approfondi des thèses avancées ici ne résiste pas à la vérification exégétique. Ce n’est pas parce qu’une expression désigne l’effet d’une destruction ailleurs dans la Bible que ce sens vaut et s’impose en Genèse 2 ! Les ténèbres peuvent être simple attente de lumière et pas forcément symbole du mal !
- L’interprétation de type concordiste : elle cherche à s’accorder avec les vues scientifiques concernant l’âge du cosmos. Elle suggère donc une compréhension large du mot « yom », jour, et propose une interprétation des jours qui correspondraient aux ères géologiques et aux différentes périodes dont parlent les scientifiques. Les partisans de cette thèse font souvent remarquer que le mot « yom » dans la Bible ne désigne pas toujours un jour de vingt quatre heures. On fait remarquer que le septième jour par exemple ne se termine pas par la formule : « Il y eut un soir, il y eut un matin » d’où l’idée de la permanence de ce jour « infini ». Partant de là, on suppose que les six autres jours couvriraient des millions de siècles de la cosmogénèse. Mais peut-on vraiment postuler pour la compréhension de « yom » au sens large en Genèse 1 au regard de la délimitation des jours par la formule « soir, matin » ? Et que faut-il penser alors de la création du soleil et des étoiles au quatrième jour, c’est-à-dire après l’apparition de la terre et sa végétation ? On imagine que les savants scientifiques que l’on voulait rassurer ne le seront pas de cette façon !
- L’interprétation littérale dit aussi « des jours de vingt quatre heures » : qui affirme qu’il faut prendre les jours au sens ordinaire de jours de vingt quatre heures. Le récit de la Genèse nous livrerait un compte rendu chronologique de la création de notre monde. C’est sans doute la position qui suscite le plus de questions et rencontre le plus d’opposition. Les partisans de cette position usent beaucoup des arguments « d’autorité », du style « Rien n’est impossible à Dieu ! » et tiennent à disposition de quiconque le souhaite un dossier biblique qu’ils considèrent probants (Ex 20.11 ; Mt 19.4 et 2 Pi 3.5) Et quand ce n’est pas cet argumentaire,on lui substitue d’autres arguments aux airs scientifiques, c’est un peu la façon dont procèdent les « créationistes » qui défendent la thèse d’une terre « jeune » et expliquent les phénomènes géologiques ainsi que les fossiles grâce au rôle qu’ils font jouer au déluge.
- L’interprétation littéraire dite encore « historico-artistique » : pour cette interprétation, la forme attribuée à l’œuvre de la création est un arrangement artistique, un sobre anthropomorphisme à ne pas prendre à la lettre. Ici ce n’est pas la correspondance entre la chronologie du récit et l’âge de la terre qui est recherchée, mais la construction de l’auteur biblique et la théologie qu’il véhicule. Elle reconnaît des jours ordinaires de vingt quatre heures, mais mis au service d’une grande figure de style, une sorte de parabole. On se plaît à montrer la symétrie des jours, le symbolisme des nombre (sept par exemple), le raffinement de l’architecture du récit. On peut se demander si cette position n’est pas un fidéisme « lâche », qui ne dit pas son nom a priori. A la différence du fidéisme qui pose une séparation de principe entre les domaines scientifiques et religieux, l’interprétation littéraire refuse ce clivage de principe. Elle fait valoir que nous ne devons rien présupposé dans la lecture biblique que l’auteur biblique lui-même ne pouvait présupposer. Ce faisant, cette interprétation propose de soumettre y compris nos présupposés même inconscients à l’autorité de la Bible. Ce qui doit déterminer le sens du texte se trouve dans le texte et passe par l’auteur biblique y compris lorsqu’il a pu présupposer un savoir, une information, une émotion, etc. Or Pouvons-nous dire que l’auteur de la Genèse a présupposé le big-bang et l’évolution des espèces selon Darwin ? Il semble que l’honnêteté intellectuelle et l’amour de la vérité ne peuvent que nous conduire à rejeter les propositions qui présupposent un savoir que l’auteur biblique lui-même ne présuppose pas.

Cet exemple illustre bien le fait qu’il ne faut pas considérer qu’il existe sur tous les sujets qui touche à la Bible « une position évangélique » bien labellisée « la voix des évangéliques » comme une vache sacrée à laquelle on ne saurait toucher, et encore… Souvenons-nous que Dieu seul est sacré ! Les évangéliques ne sont pas un régiment qu’on fait marcher au pas à la voix du sergent ou du général, les évangéliques sont une famille au sein de laquelle peuvent s’exprimer des « voix évangéliques » distinctes et différentes. C’est ici qu’on peut soulever la question de la régulation, du « contrôle » de la théologie véhiculée à la lumière de l’exégèse, donc de l’interprétation des textes bibliques. Comment s’opère concrètement ce « contrôle » ?

La première réponse, au risque de paraître redondant consistera à rappeler ce qui a été dit plus haut au sujet des convictions évangéliques concernant le rôle du Saint-Esprit, applicateur du salut et des moyens de grâce dont les Écritures. C’est lui qui est chargé de convaincre, de persuader, de corriger, d’instruire, de nous conduire dans la Vérité du Christ !

En second lieu, cette régulation se fait aussi au travers des ministères, en particulier celui des pasteurs, généralement chargés du ministère de la Parole, donc de la prédication et de l’enseignement des Écritures. La formation biblique, théologique, pastorale de ces derniers, le plus souvent dans des institutions évangéliques participe aussi de cette régulation.

Enfin il y a les instances autres que les églises locales, la FPF et le CNEF en France, qui jouent aussi, via leurs différentes commissions et par les communications publiques un certain rôle de régulation. Dans tous les cas, l’idée d’une régulation de type magistérielle par une autorité ecclésiale ou une institution ecclésiale quelconque est étrangère aux évangéliques. Ces institutions et autorités ne peuvent jouer qu’un rôle dit ministériel. La Bible seule possède une autorité normative et son magistère s’exerce par l’action efficace de l’Esprit-Saint besognant le cœur du croyant.

Conclusion :

En guise de conclusion, je citerai encore cette parole de l’apôtre Paul à Timothée :

« 14 Toi, demeure dans les choses que tu as apprises, et reconnues certaines, sachant de qui tu les as apprises ; 15 dès ton enfance, tu connais les saintes lettres, qui peuvent te rendre sage à salut par la foi en Jésus -Christ. 16 Toute Écriture est inspirée de Dieu, et utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour instruire dans la justice, 17 afin que l’homme de Dieu soit accompli et propre à toute bonne œuvre. » (2 Tim 3 : 14-17)

titre documents joints

Notes

[1James Packer, « L’herméneutique et l’autorité de la Bible » Hokma 8/1978, p.1-24

[2Cité d’après Félix Kuhn, LUTHER, sa vie et son œuvre, Tome 1

[3Jean Calvin, IC, I, VII

[4Fondé en 1977, et prévu pour une durée de dix ans, le Conseil International pour l’Inerrance biblique a pris à cœur la défense et l’illustration de la totale véracité de l’Écriture. Henri Blocher fut membre de son Conseil Consultatif

[5Lors d’un colloque à Chicago en 1978 cette Déclaration a débouché sur une reformulation, importante pour notre temps, de l’inerrance biblique et de la notion de l’autorité de la Bible.

[6Les 300 participants étaient de tendances diverses : anglicans, luthériens, réformés, baptistes, dispensationalistes

[7André Thobois, Pour que notre piété soit vraie, Paris, Carnets de Croire et Servir, 2002, p.17

[8Blaise Pascal (1623-1662), Pensées, pensée n°740, class.de L. Brunschwicg

[9Je reprends ici la présentation synthétique qu’on trouvera page 573/574 de Théologie pour tous, Pour une foi réfléchie, sous-dir. Alain Nisus

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